Qui es-tu Anne ?

Oulah ! La question difficile ! Chaque fois qu’on me pose la question du “qui ”, la réponse me vient sous forme de “quoi ”, c’est pourtant ma seule réponse…

Je me perçois comme un grain dans la toile de l’univers, et en tant que grain, je n’ai aucune idée de mon rôle… Pourtant, je dois bien avoir une fonction, sinon je n’existerais pas.

Je me perçois aussi (ma vision la plus courante) comme un être vivant, de l’espèce humaine, qui s’étonne souvent d’avoir été “programmée” ainsi.

Sur le plan social, je suis Anne Bail-Decaen, femme, épouse, fille, soeur, cousine, amie… qui a choisi le métier de peintre et d’auteur.

Enfin, par rapport à moi-même : je suis. Ce qui a déjà de quoi occuper une vie entière.

Quel regard portes-tu sur le monde  ?

Sur le monde-univers et sur la nature terrestre, je porte un regard fasciné, ému et amusé. L’effet est bien sûr différent selon que je regarde un escargot en train de bouffer mon plant de salade, la danse des arbres dans le vent, une rivière de lave ou la forme d’une galaxie. Dans tous les cas, j’aime. D’ailleurs, l’idée que le plus gros de ce monde-univers échappe totalement à mon regard me réjouit aussi. Un vrai puits sans fond pour l’imagination et les fantasmes.

Sur la société des hommes, mon regard est plus mitigé… tantôt attéré, tantôt joyeux.

Qu’est ce qui t’anime quand tu créés ?

La première chose qui m’ait donné l’impulsion de peindre, ce sont les oeuvres de peintres qui ont suscité en moi une émotion esthétique puissante, un mélange étrange et savoureux de perceptions sensorielles, d’émotions et de pensées, à la fois familières et indéfinissables.

Peindre est ma tentative pour prolonger ou faire ressurgir cet état hypnotique. Un peu comme prononcer, dans le silence, le prénom de la personne aimée. Du pur désir. Une présence-absence.

Je continue d’ailleurs de peindre régulièrement “en hommage à”, pour retrouver cette sensation.

Avec le temps, j’ai trouvé d’autres sources d’inspiration…

La plus importante étant mes rêves nocturnes ou éveillés, dont les images ont aussi, sur moi, un pouvoir d’étonnement et de fascination que je cherche à restituer. Mais les rêves sont des bêtes farouches ; ils s’évaporent dès que je les observe de trop près. Si bien que sur la toile, on n’en voit que des bouts. Le reste ayant pris la tangente.

Plus rarement, ce sont des idées qui m’animent, ou le désir d’expérimenter, le plaisir de chercher, ou bien l’envie de jouer avec la logique spatio-temporelle. Cette partie de mon travail est plus cérébrale, plus technique, plus ludique aussi, et très hétéroclite. La finalité étant le chemin lui-même, le processus de d’expérimentation et de découverte. Le résultat m’importe moins. Heureusement d’ailleurs, car sur ce mode, j’ai produit plusieurs croutes.

Et parfois enfin, j’ai simplement envie du geste : tenir un pinceau entre les doigts, étaler la couleur, tracer des lignes… Ne plus penser, être là.

Quels sont les messages que tu as envie de transmettre au monde à travers tes oeuvres ?

Je ne cherche pas véritablement à transmettre de message au monde, dans le sens d’une affirmation ou d’une “leçon” que je voudrais donner. En revanche, j’exprime une interrogation ouverte sur ce qu’est le réel et sur mon rapport au réel, j’essaie de représenter ce mouvement (émotion, sensation) qui m’anime au contact de la réalité. Mais ce mouvement est difficile à traduire en mots, sa logique est plus proche de celle des rêves que de la pensée discursive.

Lorsque j’étais adolescente, pendant presque une année, chaque matin je racontais mes rêves de la nuit à mes amies. Chacune y allait de son interprétation personnelle, et tentait de faire entrer ces rêves dans un scénario logique pour elle. Mais parfois, le rêve était si rebel à la logique qu’il nous laissait simplement dans un état de perplexité, d’étrangeté, d’enchantement ou de malaise.

Je crois que je fais la même chose avec mes peintures.

Je ne cherche pas à saisir le réel, c’est moi qui suis saisie par lui ; et ce que j’en perçois m’inspire régulièrement un sentiment d’étrangeté. J’essaie de restituer ce sentiment ou cette sensation à travers mes peintures, sans affirmer, ni interpréter (même si on me le demande régulièrement). Chacun est libre d’y ajouter une interprétation, une explication ou un scénario personnels.

En ce sens, je dirais que le “message” de mes peintures est ce qui se déploie dans l’espace entre ce que j’ai perçu du réel (et qui est représenté par ma peinture) et ce qu’en perçoit l’observateur. Il est donc chaque fois différent.

Quel est le parcours qui t’a amené à l’artiste que tu es aujourd’hui ?

Dans l’enfance, de longues rêveries dans la solitude et la nature, l’amour du dessin, de la musique et des écrits.

Pour la suite, un parcours zigzagant entre les sciences “dures”, les sciences humaines, et la littérature, avec pour point commun des chocs dans ma représentation du monde et des émotions esthétiques très fortes. Paradoxalement, l’art est une voie que je n’ai pas osé emprunter dans mes études (trop de désir peut-être ^^).

Mes 10 premières années de vie active m’ont ensuite amené à voyager en Amérique, en Afrique et en Asie, à côtoyer et à travailler avec des personnes de cultures très différentes. Rencontres qui ont ouvert en moi d’autres portes de perceptions sur le monde.

A la fin, toutes ces portes ouvertes ont fait des courants d’air dans ma cervelle.

J’ai alors ressenti le besoin de m’arrêter et de faire le point sur ce qui constitue ma réalité. C’est à ce moment-là que je me suis entièrement consacrée à la peinture et à l’écriture.

Peindre, ou écrire, c’est aussi ma façon de faire le point sur ce que la réalité donne à percevoir, à ressentir et à comprendre. Une sorte de ménage dans les dossiers existentiels.

Le syndrome de la “toile blanche”, est ce que cela t’arrive ?

Non, car je ne sors une toile que lorsque le projet est déjà esquissé.

Par contre, j’ai régulièrement le syndrome de la toile à moitié finie. Elle a l’air presque finie, mais quelque chose manque, ou ne va pas, que je n’arrive pas à identifier.

Chercher la source du problème peut prendre des jours, des semaines et même des mois. Parfois je trouve, parfois non. J’arrête de chercher quand j’ai bien épuisé mes yeux, mes neuronnes et ma joie.  C’est le signe qu’il faut placer la toile dans le sas de décompression et passer à autre chose.

De temps en temps, je sors une toile du sas et si la solution ne me saute pas aux yeux, je la remets dans le sas. Si au bout de plusieurs années, la solution n’est toujours pas trouvée, je repasse une couche de peinture dessus (sorte d’acte de vengeance contre la toile retorse) et je peins autre chose par-dessus. Je fais la même chose avec les toiles que je n’expose plus et qui encombrent mon placard. Après, je me sens infiniment plus légère. La vertu du vide…

Quelles sont tes inspirations littéraires et artistiques ?

L’art qui m’inspire le plus est la musique, ensuite viennent la peinture et la littérature.

Et mes sources d’inspiration appartiennent à tellement de courants artistiques différents, que ça en ferait fulminer un puriste.

Quels que soient l’époque, le lieu ou le style, une oeuvre m’inspire pour la fissure qu’elle provoque dans ma solitude.

Mais malgré la diversité de mes sources d’inspiration, je pense qu’elles ont en commun d’être ambivalentes ; d’avoir réussi une mystérieuse synthèse entre la grâce et la force, la sobriété et la densité, la simplicité et la complexité, le repos et le mouvement, l’enchantement et l’inquiétude, le rêve et l’ordinaire, le sublime et le trivial, la spiritualité et la sensualité…

Allez, par jeu, je vais inventer l’oeuvre idéale (celle qui serait la plus inspirante pour moi) : on ne sait pas trop si c’est une peinture ou un haiku, car il n’y a presque rien et pourtant il y a tout, elle a aussi l’étrange sonorité de Satie, la lumière de Turner, la fantaisie burlesque de Jérôme Bosch, la sagesse de Lao Tseu, l’humour suicidaire de Cioran, l’élégance de Chopin, l’angoisse de Maupassant, la passion dévorante de Babx, la solitude de Marc Aurèle, ou celle de Hopper, l’aristocratie de Gracq, la douce rage de vivre de Cendrars, la curiosité de Vinci, la liberté intellectuelle d’Einstein (oui, c’est un artiste), la tranquille présence de Bobin, ou bien celle de Vermeer, la sensibilité de Modigliani et l’audace de l’enfant Rimbaud.

Bref, pour créer quelque chose qui un jour ressemblerait à ça, j’ai du pain sur planche, la deuxième moitié de ma vie devant moi, et besoin d’un mécène doté d’une foi inébranlable et de beaucoup de patience. ^^

Salima Cosadia est la fondatrice d’ “Un Autre Regard Sur Notre Monde”. 

Passionnée par les technologies de l’information et de la communication, elle en fait son métier. Aujourd’hui, elle accompagne les entreprises dans le domaine de la veille de l’information et la stratégie de contenu.

Sa fibre humaniste conjuguée à sa passion du monde digital la conduit tout naturellement à créer ce média “Un autre regard sur notre monde” qui valorise les initiatives pour la Terre et le mieux-être humain.

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